3 février 2022 | Article n°

Extrait de : Bien ou mal doubler ? Comprendre les représentations enseignantes sur le redoublement.

par Caroline De Pascale
Extrait de : Extrait de : Bien ou mal doubler ? Comprendre les représentations enseignantes sur le redoublement.
2021
Promoteur(s):
Hugues Draelants
Evaluateur(s):
-

Alors que les politiques éducatives belges ou françaises, soutenues par des travaux et des méta-analyses qui pointent les effets délétères du redoublement, sont orientées vers sa suppression, cette question n’est pas clôturée et ne fait pas consensus en sciences de l’éducation. Il y a une quinzaine d’années, des chercheurs anglophones ont montré que les méta-analyses précitées se fondaient sur une lecture biaisée, voire partisane, des travaux recensés pour soutenir un discours en défaveur du redoublement. Récemment, le débat a été ravivé en Belgique autour d’articles[1] qui ont montré qu’il était, pour l’heure, scientifiquement impossible de déterminer si la répétition d’une année était bénéfique ou non pour l’élève.

Concrètement, oui, certains jeunes pâtiront de leur redoublement, verront leur motivation, leur confiance en soi ou leurs résultats scolaires baisser, tandis que d’autres profiteront de cette année, amélioreront leurs résultats, leur confiance en eux ou persisteront dans une filière sélective. Le problème, c’est que les résultats de la recherche sur la question ne permettent pas de comprendre dans quelles conditions le redoublement produit des effets aussi contrastés, ce qui complique toute mesure politique voulant tendre à un usage modéré et réflexif de cette année supplémentaire.

Pourtant, le taux de redoublement en Belgique reste très élevé comparativement à ses voisins, mais sans une compréhension plus fine des conditions concrètes dans lesquelles il se produit, les recommandations visant à limiter son usage ne pourront que rester vagues et déconnectées des pratiques sur le terrain. Alors, que disent des enseignants sur les « bonnes raisons » ou les « mauvaises raisons » de faire redoubler un élève ? Quels sont les différents sens des agirs enseignants en matière de redoublement ?

Discuter de l’échec scolaire d’un élève en conseil de classe pour tenter d’établir collectivement ce qu’il serait juste de faire constitue une « épreuve », au sens de la sociologie pragmatique[2]. Epreuve de réalité, lorsque les enseignants confrontent des observations contradictoires au sujet d’un élève ; épreuve de légitimité, si un professeur note différemment de ses collègues ou adopte une posture radicale sur des actions à entreprendre pour un élève. Ce sont ces moments de crises et les justifications des acteurs qui permettent de comprendre le sens des décisions prises.

Une étude de cas, menée sur trois établissements scolaires contrastés selon leur forme d’enseignement (qualifiant, transition, mixte) et le niveau socio-économique de leur public (faible, moyen, élevé) pendant l’année scolaire 2020-2021, et basée sur l’observation des conseils de classe de l’année[3] et vingt entretiens compréhensifs avec des enseignants et personnels de direction, a mis évidence trois constats majeurs.

Premièrement, la question du redoublement apparaît très tôt dans l’année scolaire, dès le mois d’octobre. Dans chacun des établissements, l’échec scolaire est pris au sérieux, de façon toutefois spécifique. Dans l’enseignement qualifiant, l’absentéisme est difficilement séparable de l’échec scolaire, ce qui amène les équipes à privilégier l’accrochage scolaire et/ou l’orientation dans une filière supposée motivante. Dans l’enseignement général, l’échec scolaire est plutôt attribué à un manque de maîtrise du métier d’élève (méthode de travail, attitude en classe, etc.) ou à une difficulté plus ciblée avec quelques matières, ce qui amène les équipes à plutôt privilégier la remédiation. En juin, c’est aussi l’efficacité de ces actions qui est évaluée pour déterminer si un redoublement qui se produirait dans des conditions et des moyens similaires serait pertinent.

Deuxièmement, le redoublement n’est pas une décision prise à la légère. La note scolaire occupe une place prépondérante dans le choix de maintenir ou de promouvoir un élève, mais ce sont aussi les causes des résultats obtenus qui font l’objet d’un examen lors du conseil de classe. A ce titre, les équipes mènent une démarche d’investigation de ces causes durant l’année scolaire, sur des thématiques différentes selon les établissements. Cette démarche se matérialise par les exigences de justification, en conseil de classe, où l’enseignant doit justifier les notes attribuées à ses élèves, ce qui peut se muer en épreuve de légitimité lorsque l’explication est jugée légère : « Je n’accepte pas qu’un enseignant me dise qu’un élève n’a pas étudié, s’il faut, il a étudié mais ça n’a pas porté ses fruits », dit une directrice. Lorsqu’en juin, un élève serait susceptible de redoubler, l’hésitation des équipes et les débats qui ont été observés montrent combien cette décision est complexe à prendre.

Troisièmement, les débats observés en conseil de classe montrent combien la question du sens du redoublement est génératrice d’épreuves, parfois liées aux tensions entre les différentes missions de l’école. Par exemple, si le manque de travail, de méthodologie ou l’absentéisme sont visés comme cause de l’échec scolaire, la mission éducative pourra être mise en avant par des enseignants qui vont souligner la nécessité de maîtriser son métier d’élève pour réussir. Face à cela, des professeurs pourraient valoriser une mission d’utilité de l’institution pour souligner l’engagement de l’élève dans un projet professionnel jugé porteur et refuser de le maintenir plus longtemps sur les bancs de l’école. Lors des entretiens, les enseignants expriment tous un avis très nuancé en la matière et évoquent fréquemment la notion de « pari » pour souligner qu’il reste impossible de prédire avec certitude l’évolution de l’élève.

En conclusion, et contre les idées reçues qui circulent sur le redoublement, les équipes éducatives observées témoignent d’une volonté d’agir sur l’échec scolaire en usant des ressources à leur disposition. Le redoublement n’est jamais pris à la légère, les enseignants pèsent le pour et le contre, doutent et se montrent lucides quant aux conséquences de leur décision, compte tenu de l’incertitude qui l’accompagne. Ils soulignent aussi la nécessité d’accompagner les élèves pour qu’un redoublement prenne sens et génère des effets positifs. Cependant, la manière dont ces éléments peuvent être reçus par un élève puis se cristalliser dans un parcours scolaire et biographique spécifique reste à élucider.

 

[1] Draelants, H. (2018). Le redoublement est-il vraiment moins efficace que la promotion automatique ? Une évidence à réinterroger. Les cahiers de recherche du Girsef, (113), 1-20. https://ojs.uclouvain.be/index.php/cahiersgirsef/article/view/54123 Draelants, H. (2019). Le redoublement n’est pas un médicament. Réponses et pistes pour une approche modérée et réflexive de son usage. Les cahiers de recherche du Girsef, (115), 1-35. https://uclouvain.be/fr/chercher/girsef/actualites/cahier-de-recherche-du-girsef-n-115-le-redoublement-nest-pas-un-medicament-par-hugues-draelants.html [2] La notion d’épreuve suppose un « acteur libre de ses mouvements, capable d’ajuster son action » confronté à une situation dans laquelle il doit aussi « tenir compte de certaines contraintes inhérentes à la situation pour pouvoir ajuster aux mieux ses actions et les coordonner avec d’autres, c’est-à-dire agir en commun » (Nachi M., 2015, Introduction à la sociologie pragmatique, Paris, Armand Colin).   [3] La 3ème année du secondaire a été choisie en raison d’un taux de redoublement comparativement plus élevé que les autres années.